Les 4 cavaliers de l'apocalypse


Lundi 13 Juillet, 12h53, dans la quiétude des collines lyonnaises, un murmure monte entre les arbres. Un groupe de promeneur mu par les douces vibrations d'un moteur diesel s'est arrêté au bord de la route. Entre deux bouchées d’un savant empilage de jambon/fromage déposé sur deux tranches de pain complet, l’un deux lève la tête vers la cime des épineux.
Fier propriétaire d’une non-moins rutilante golf IV d'apparence ordinaire, il croit percevoir à travers le brouhaha de ses mandibules un bruit familier, un bruit métallique et rauque au loin qui se fait de plus en plus proche… La petite famille poursuit son pique-nique et les mâchoires se referment sur les œufs durs écalés.
Le bruit devient plus insistant et le murmure s’est transformé en orage, l’écho porté par le vent a fait la place a un vacarme bientôt assourdissant.
Un regard furtif en direction des nuages, le ciel est pourtant dégagé et les prévisions de la météo annonçaient une journée particulièrement belle. Ce qu’en revanche n’avait pas prévu la météo, c’est qu’aujourd’hui les avions voleraient très bas.
Et sous ses yeux il contemple médusé le passage d’une première golf IV R32 au pas de course, noire comme le crépuscule annonciatrice d’un évènement sans mesure, elle est suivi aussitôt d’une deuxième R32 martelant le pavé de ses 6 cylindres. Dans son sillage apparait immédiatement une R32, noire elle aussi, le museau brulant refoulant la chaleur de sa mécanique. Elle précède le dernier des 4 véhicules, une R32 grise qui ferme la marche.
Le gars resté sur le talus a fini de se décrocher la mâchoire d’étonnement, repose son sandwich dans la glacière, le regard vitreux, il se tourne alors vers sa moitié :
« maman, on change la voiture ! ».

Les 4 équidés étincelants à la lueur des rayons du soleil qui percent les arbres, s’éloignent du petit attroupement dans un fracas de bruit de combustion et de tuyères hurlantes. C’est plus qu’une simple excursion automobile, les amateurs qui jonchent le bord des routes ce jour l’ont vite compris, c'est un défilé peu ordinaire aussi bruyant que le passage en formation d'un groupe d'alphajets de la patrouille de France.

Aussi bien assorties qu'un carré de Reines, les 4 véhicules s’alternent en se suivant. On a rarement l’avantage au poker en ayant une aussi bonne main… Les passants amateurs de jeux de cartes et d'automobiles délurées doivent se dire la même chose au rythme ou se tournent les têtes sur notre passage… Les kinés vont avoir du boulot la semaine prochaine, le torticolis va faire souffrir les organismes !
Et les conducteurs flattés de tant d’attention le savent bien, ce n’est pas vers la seule femme présente ce jour, charmante par ailleurs, que se tournent les regards au passage des 4 véhicules, c’est vers leur monture brillante du polish fraichement étalé sur leur crinière : 4 engins assez faiblement diffusé par le constructeur, 4 engins qu'on a rarement l'occasion de croiser au détour d'un caddy, encore moins 4 à la suite !
Les 4 gros percherons volent la vedette ce jour, c’est le défilé de la confrérie du cheval de traie, évènement rare, 960 chevaux foulent du pied le bitume du sol lyonnais.

Rendez vous a été fixé au centre de Lyon sur la place Bellecour, fierté lyonnaise, endroit sinon pratique, du moins central pour fédérer les troupes.
"Sebinho" du forum R32passion, arrivé le premier, a attaché sa monture au pied d’un platane, je le rejoints au rythme des 2 échappements qui dérangent la concentration des consommateurs compulsifs plongés dans les vitrines des artères commerçantes de la ville. Le temps de parler des températures élevées pour ce début de saison estivale mais également et surtout des températures brulantes ( mais enfin contenues ) qui s’échappent du véhicule, une R32 grise pointe alors le bout de son capot à l’horizon et nous rejoint bientôt. On reconnait "Aurgill" second membre qui arpente bien trop souvent comme nous les dédales du forum R32passion.
Nous commençons alors à faire connaissance avec le nouvel arrivant et afin de donner un peu de répit aux équipages à combustion, les conversations démarrent au quart de tour.
L’entrevue sera de courte durée. Gênés dans notre euphorie communicative par quelque chauffeur de bus redresseur de voitures mal garées empiétant sur leur territoire, le groupe décide de trouver une oasis plus accueillante. Les 3 étalons se poussent devant l’arrivée du troupeau des gros mastodontes urbains.
Un peu plus tard à l’écart, le téléphone nous annonce l’arrivée prochaine du 4ème larron, "Zo" membre éminent du forum, photographe à ses heures, qui cravache ses 241 Chevaux à coups de 6ème sur l’autoroute pour ne pas rater le rendez vous. Un Scirroco 2.0TDI d'un coloris blanc ibis assorties de jantes noires qui passe par là fait l'unanimité parmi nous. Bien qu'ostentatoire avant d'avoir une véritable vocation de coupé sportif, pedigree dont il est pourtant courramment et assez pompeusement affublé, il renvoit à nos véhicules vieillissants une image de jeune premier assez intolérable. Il n’aura pas un regard d’intérêt pour ses 3 ainées garées sur le côté…. Les poussières du carburant agricole dégagées par son échappement doivent lui obscurcir la vue… dommage.
Déjà au loin à l’angle nord est de la place, dans la meute des moutons motorisés qui vont en pâture, un pur sang se distingue, sa carapace noire renvoie ses reflets de scarabée jusqu'à nous et le tohubohu de son moteur qui cabre l’animal ne laisse planer aucun doute, Zo-o est arrivé !
Petit moment d’étonnement et de stupéfaction teinté d’émotion, c’est la première fois qu’on voit regroupé devant nous la réplique à l’identique de notre véhicule en autant d’exemplaires, on ne voit pas double, on voit quadruple.
C’est alors un peu le salon de l’auto qui commence avec comparaisons respectives de l’état de bon entretien dans lequel les primo acquérents nous ont laissé leur véhicule, chacun y va de son tour du propriétaire. « tiens ! toi, ton cuir est moins usé que le mien... et sinon qu’est ce que tu utilises comme produit shampouinant pour tes jantes.... dis donc qu’est ce que t’as grossi ! ».. Les meetings R32 c’est un peu comme les réunions tupperware. Ca papote beaucoup !
La session photo va se tenir dans un endroit pittoresque, au calme et à la hauteur de l’évènement, l’ile Barbe, curiosité lyonnaise, patati patata y a qu’à Lyon qu’on voit ça etc… autosatisfaction gratuite.
Capot levé, porte ouverte, les voitures sont shootés dans toutes les positions, on se croirait à un « photo call » à Cannes. Les flashs crépitent et le déclenchement des appareils brise le silence de cette clairière entre 2 rives.



Mon moteur porte encore les stigmates de son coup d’épée récent dans son système de refroidissement. Il est constellé d’une myriade de tâches blanchâtres qui font pale figure lorsqu’on contemple de ses cousines présentes ce jour l’éclat de soulieur neuf que revèle leurs plastiques nettoyés au chiffon doux.
Il n’en aligne pourtant pas moins ses 240 bourrins au côté de ses compagnons et ce n’est pas loin de 24 cylindres, 96 soupapes et plusieurs douzaines de litres de chambres de combustion qui sont dressés au garde à vous. Le passage en revue se fait appareil photo au poing.
Mais le plus jubilatoire dans ce moteur, ce n’est pas son aspect pataud et boursouflé qui contraste avec l'exiguité de son berceau. Non, de l’avis de tous présents ce jour, le sel de cette mécanique, c’est son chant qu'aucune photo ne pourra retranscrire.
Las de nos discussions mécaniques, votre serviteur décide de mettre un terme au débat sur l’autonomie respective que chacun est fier d’annoncer avec son véhicule. Il est temps de réveiller le démon des décibels qui sommeille sous la mousse et d’emmener le groupe en promenade de décrassage.
Le démarrage des moteurs se fait un à un, et alors que le bruit monte, les vapeurs d'essence commencent à vicier l'air, les échapemments murmurent le borborygme majestueux du moteur qui se réveille en s'étirant bruyamment. Un instant qui rapelle les mises en route des moteurs lors d'un grand prix à daytona ! Il est temps de débourrer les parties mobiles engourdis par une heure de promenade au petit trot dans la chaleur écrasante de la ville pour aller trouver la fraicheur au pied du mont Cindre, 600 et quelques mètres plus haut.
Le temps de la montée sera l’occasion d’une petite excursion sportive et pour une fois ce sont les places du fond qui sont les meilleures pour savourer sous ses yeux la longue procession de ces 4 véhicules de même sang. Au rythme des épingles passées pied au plancher pour bien faire transpirer la transmission intégrale et coller les gommards au bitume déjà gluant, les doubles débrayages s‘enchainent et la montagne se transforme en volcan prêt à exploser dans la chaleur des combustion qui embrasent le sommet des 6 pistons.

Les équipages rejoignent les hauteurs en collant les fesses de leur pilote tellement fort dans le siège qu’ils commencent à sentir les filaments du système de chauffage. Et puisqu'on a pas tous les jours la chance de saisir dans son rétro un tel alignement de petites pestes disponibles pour en découdre avec vous alors on va pas se priver de tartiner copieusement la route.
Avoir une R32 dans son rétro, c'est réaliser bien tard après avoir franchi la barrière de l'enclos que le taureau qui vous court derrière court de toute façon aussi vite que vous... et donc vous n'êtes pas prêt de le distancer.... Aussi nourries soient vos gesticulations.... On pense pouvoir sauver son cul, on écrase les freins au dernier moment pour se jeter dans le virage avant de faire traverser la pédale d'accélérateur à travers le fond de caisse pour faire tourner de concert les 4 roues motrices et sortir au plus vite du virage. La farandole de cylindres est toujours derrière vous. On s'engage dans une ligne droite qui paraissait interminable et qui se transforme en trait d'union, on relève la tête le 1/4 de secondes qu'il vous reste avant d'arriver à la prochaine courbe, mais les autres s'accrochent. L'exercice se répète à la moyenne de 12 litres d'essence brulés pour 50 kilomètres parcourus. Avant de faire griller l'ordinateur de bord qui calcule l'autonomie restante et alors que résonne aux oreilles le bruit d'un bidet qui se vide, chacun lève le pied de la pédale et vient se poser sur la piste d'atterrissage avant de vider le réservoir jusqu'a la dernière goutte pour finir en vol plané.






De scéances photos en escapades routières sur des petites routes à champignons , la journée se termine et, à la lueur des éclairages artificiels, le feu des explosions de carburant va se déverser au cœur des entrailles de la ville.




Au terme du rendez vous, leur mission accomplie, les 4 voitures, dont le patronyme retentit dans le cœur de chaque passionné de la marque, se séparent et chacun s’éloigne en direction du point cardinal d’où il est arrivé, se détachant à son tour du cortège qui arpente une dernière fois les quais de Lyon.
De mémoire de golf, on n’avait jamais vu un tel évènement à Lyon !
Crédit photo @Zo 2009.
